16-10-2026-Afrique Univers De Lendékro à Dimbokro dans la région du N'zi aux rangs des Forces armées de Côte d’Ivoire, le Tambour-major Okrou Luc Degbaklia a construit son parcours entre épreuves personnelles, passion musicale et discipline militaire.
Tambour-major depuis 2008, cet adjudant-chef-major a fait du maniement de la canne une véritable signature, au terme d’un itinéraire qui témoigne d’une détermination peu commune. Au premier regard, sa silhouette impose le respect. L’uniforme soigneusement porté, le regard concentré et la canne tenue avec assurance, Okrou Luc Degbaklia occupe une place singulière dans les cérémonies militaires ivoiriennes.
Devant les musiciens, chacun de ses mouvements répond à une exigence de précision et de discipline. Mais derrière cette prestance se cache une histoire faite de difficultés, de rencontres décisives et d’une passion qui s’est révélée au fil du temps. Né en 1973 à Lendékro, Luc Okrou Degbaklia est issu d’une famille aux origines culturelles diverses. Son père, originaire de Gagnoa "Bété", tandis que sa mère, originaire de Dimbokro "Baoulé".
Le décès de son père bouleverse son enfance et fragilise sa situation familiale. Alors qu’il est en classe de première, les difficultés financières l’obligent à interrompre ses études. Élevé avec le soutien de son grand frère dans un cadre familial monoparental, il doit renoncer à poursuivre normalement son parcours scolaire. Cette rupture ne met pourtant pas fin à ses ambitions. En 1990, son admission à l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC) ouvre une nouvelle perspective.
C’est dans cet établissement qu’il découvre pleinement ses aptitudes musicales. Son niveau lui permet de progresser rapidement dans le cursus, passant de la première à la troisième année, puis à la cinquième année. Cette progression accélérée ne l’empêche toutefois pas de rencontrer des difficultés : arrivé en sixième année, il est recalé. Une expérience qui rappelle que le talent, aussi évident soit-il, doit s’accompagner de travail et de persévérance.
À cette époque, son ambition est de devenir professeur, instructeur musical ou chef de musique. Il envisage de transmettre ses connaissances et de faire de la musique son métier. L’armée ne constitue pas encore son horizon professionnel. Le tournant survient en 1995, lorsque le général Robert Guéï se rend à l’INSAAC dans le cadre d’une sélection de musiciens destinés à intégrer une formation militaire.
Absent au moment de l’annonce, Luc Okrou Degbaklia est informé du rendez-vous par un proche. Il hésite à s’y rendre, mais finit par partir grâce aux 500 francs CFA que lui remet la fille de ménage de son grand frère pour payer le transport. À son arrivée, il découvre une longue file de candidats. Selon le récit de son parcours, 631 personnes sont déjà passées devant le jury lorsqu’il se présente à son tour.
Alors que les auditions semblent terminées, il obtient finalement l’occasion de jouer. Sa prestation à la trompette provoque une réaction immédiate et suscite les applaudissements des personnes présentes. Sur les 632 candidats, seuls 24 sont retenus pour constituer l’unité musicale de Bouaké. Luc Okrou Degbaklia figure parmi les sélectionnés.
Son intégration dans l’armée ne se fait cependant pas sans hésitation. Peu convaincu au départ par cette orientation, il manque une convocation avant qu’un ami ne le persuade de rejoindre le camp. Le 15 mai 1995, il intègre officiellement les Forces armées de Côte d’Ivoire. Après sa formation à Akouédo, en 1995-1996, il rejoint Bouaké, où il poursuit son parcours musical militaire jusqu’en 2000, avant de revenir à Abidjan.
C’est dans cet environnement qu’une nouvelle passion prend progressivement forme : le maniement de la canne du Tambour-major. Alors qu’il évolue initialement dans l’harmonie plutôt que dans la batterie, il observe avec attention les anciens qui conduisent les formations musicales. Parmi eux, Moussa Diarrassouba, doyen de la gendarmerie, marque les esprits par son expérience et sa maîtrise. Diarrassouba Bassetiga, Tambour-major de l’époque, joue également un rôle déterminant dans l’apprentissage d’Okrou Luc Degbaklia.
Remarquant ses aptitudes, il lui permet de manipuler sa première canne et contribue ainsi à l’éveil d’une vocation particulière. Lorsque Bassetiga quitte ses fonctions, le capitaine Seydou Coulibaly encourage Luc Okrou Degbaklia à prendre la relève. Le départ à la retraite de son prédécesseur donne ensuite lieu à une cérémonie de passation en présence de responsables de l’état-major.
Cette transmission marque une étape importante dans son parcours. Depuis 2008, Okrou Luc Degbaklia exerce la fonction de Tambour-major des Forces armées de Côte d’Ivoire. Au fil des années, il développe un style personnel, caractérisé par la précision des gestes et une maîtrise technique qui attire l’attention lors des cérémonies.
Le Tambour-major n’est pas seulement celui qui exécute des mouvements devant les musiciens : il est celui qui donne les indications, organise le rythme et contribue à la coordination de l’ensemble. Sa canne devient un instrument de commandement, tandis que sa posture incarne la rigueur et la discipline attendues de la formation militaire.
Son parcours n’est toutefois pas exempt de moments difficiles. Lors d’un défilé de promotion à l’École militaire préparatoire technique (EMPT) de Bingerville, devant le général Philippe Mangou, alors chef d’état-major, la canne lui échappe des mains. Cet incident, qu’il considère comme une expérience marquante, l’amène à remettre en question sa préparation et à renforcer son exigence personnelle.
Dans une fonction où chaque geste est exposé aux regards, cette expérience lui rappelle l’importance de l’entraînement et de la concentration. Au-delà de ses prestations, Luc Okrou Degbaklia s’intéresse également à l’évolution des techniques de maniement de la canne. Son savoir-faire contribue à renouveler cette pratique en Côte d’Ivoire et partage son savoir-faire avec d’autres formations, notamment au sein de la gendarmerie et de la police.
Son parcours se construit ainsi entre héritage des anciens et recherche de nouvelles expressions, dans un milieu où la transmission des connaissances demeure essentielle. Son engagement lui vaut plusieurs distinctions, notamment des médailles des Forces armées et de l’Armée, ainsi qu’une distinction relevant du Mérite de l'ordre nationale ivoirien, selon les informations recueillies sur sa carrière.
Ces reconnaissances viennent ponctuer plusieurs décennies de service au cours desquelles il a fait de la musique militaire une spécialité et du maniement de la canne une véritable marque personnelle.
Marié et père de quatre enfants, Okrou Luc Degbaklia mène parallèlement une vie familiale, loin des cérémonies et des défilés qui rythment sa carrière. Son itinéraire rappelle que les parcours professionnels se construisent parfois à partir de circonstances imprévues.
L’interruption de ses études, son admission à l’INSAAC, sa sélection inattendue en 1995 et sa découverte progressive de la canne ont constitué autant d’étapes dans la construction de son identité professionnelle.
Aujourd’hui, derrière les mouvements précis qui accompagnent les défilés militaires, se lit le chemin parcouru par un homme qui a su faire évoluer ses ambitions et transformer son talent musical en vocation. D’un jeune homme confronté aux difficultés de la vie à un Tambour-major reconnu au sein des Forces armées de Côte d’Ivoire, Okrou Luc de Gbaklia incarne un parcours où la persévérance, l’apprentissage et la discipline occupent une place centrale
Tuéhi Henri