17-9-2026-Afrique Univers Alors que la rentrée des classes pour l’année scolaire 2026-2027 marque ses premiers pas, la FENEPLACI, par la voix de son porte-parole, Betty Effinistand, pose les vrais diagnostics, dénonces des inégalités et fait des propositions concrètes afin de permettre aux établissements du privé laïc d’assurer convenable leur mission citoyenne.
On accuse fréquemment les établissements scolaires privés d'être uniquement guidés par la recherche du profit commercial. Quelle est la réalité économique et humaine de votre engagement sur le terrain ?
Il est impératif de rompre définitivement avec ces caricatures infondées. L’enseignement privé laïque en Côte d’Ivoire n’est ni un secteur spéculatif, ni un appendice marginal du système éducatif. C’est un acteur macroéconomique et sociétal de premier plan.
Sur le plan éducatif, nos établissements prennent en charge plus de 55 % des effectifs du secondaire général et plus de 80 % dans l'enseignement technique et professionnel. Sans l'apport de nos infrastructures et de nos équipes pédagogiques, le système éducatif national s'effondrerait immédiatement sous le poids de la demande.
Sur le plan strictement économique, l'enseignement privé laïc constitue une filière industrielle de services structurante. Nos établissements créent plus de 75 000 emplois directs non délocalisables (professeurs, éducateurs, encadreurs, personnels de santé, administratifs, ouvriers) et injectent chaque mois des milliards de FCFA de masse salariale dans la consommation des ménages ivoiriens. Nous générons une chaîne de valeur colossale dans les travaux du bâtiment (BTP), l'équipement mobilier, la fourniture scolaire, les télécommunications et les technologies numériques. Loin de s'enrichir de manière opportuniste, les fondateurs investissent lourdement sur fonds propres ou via des crédits bancaires à taux élevés pour assumer une mission de service public déléguée.
Comment évaluez-vous la contribution globale des établissements scolaires privés à la croissance et à la dynamique économique ivoirienne ?
Le secteur de l'éducation-formation privée doit être reconnu comme un moteur de croissance économique à part entière. Outre la création massive d'emplois déclarés et la contribution directe aux recettes fiscales (impôts sur les traitements et salaires, patentes) et sociales, nous jouons un rôle déterminant dans la qualification du capital humain, qui est le premier pilier du Plan National de Développement (PND) de la Côte d'Ivoire.
Former un jeune, c'est lui donner les compétences nécessaires pour intégrer le tissu productif ou créer une entreprise. Quand l'État sous-traite une partie de la formation au secteur privé, il réalise une économie budgétaire considérable sur ses dépenses d'investissement direct (terrains, construction de lycées, équipements lourds) tout en dynamisant l'économie locale dans toutes les régions du pays, d'Abidjan jusqu'aux zones rurales les plus reculées.
Depuis la loi de 2015 portant sur la Politique de Scolarisation Obligatoire (PSO) pour les enfants de 6 à 16 ans, en quoi les établissements privés constituent-ils un partenaire indispensable et vital pour l'État ?
La Politique de Scolarisation Obligatoire (PSO), impulsée par le Président de la République et initiée dans les orientations stratégiques dès 2012 puis formalisée par la loi de 2015, est une avancée sociale historique. Cependant, la mise en œuvre concrète d'une telle ambition républicaine pose un défi colossal : comment scolariser des millions d'enfants chaque année sans goulet d'étranglement infrastructurel ?
La réponse est sans équivoque : c'est le réseau des collèges et lycées privés laïcs qui a rendu la PSO matériellement possible. Chaque année, l'État nous confie et nous affecte des centaines de milliers d'élèves issus du concours d'entrée en 6ème ou du passage en seconde. Si les établissements privés fermaient leurs portes ne serait-ce qu'une semaine, l'État devrait construire immédiatement des centaines de collèges et lycées supplémentaires et recruter plus de 40 000 fonctionnaires, ce qui représenterait un choc budgétaire insoutenable pour les finances publiques. Nous ne sommes donc pas de simples prestataires, mais le bras séculier et le partenaire stratégique incontournable de la PSO.
Pourtant, vous estimez que ce partenariat stratégique souffre d'un profond déséquilibre contractuel. Quels sont les faits marquants ?
Le paradoxe réside dans le fait que l'État s'appuie massivement sur notre capacité d'accueil pour honorer son obligation constitutionnelle d'éduquer la jeunesse, mais sans nous doter des contreparties financières réalistes et prévisibles. Le contrat tacite liant l'État au privé laïc exige que les deux parties jouent le jeu : nous garantissons l'accueil physique, la conformité pédagogique, la sécurité et la formation des élèves ; l'État doit en retour garantir une rémunération juste, actualisée et payée à échéance régulière. Or, aujourd'hui, nous constatons une asymétrie intenable qui met en péril la pérennité même de nos institutions.
Vous dénoncez une profonde injustice faite aux élèves pris en charge dans les établissements privés par rapport à ceux du public. En quoi consiste cette iniquité républicaine ?
C'est une véritable rupture de l'égalité républicaine et une injustice sociale majeure que nous devons dénoncer avec force. Tous les enfants de Côte d'Ivoire sont des citoyens à part entière, et leurs parents paient les mêmes impôts. Pourtant, lorsqu'un élève est orienté dans un lycée public, l'État consacre pour lui entre 485 000 et 600 000 FCFA par an (salaires des professeurs fonctionnaires, entretien des locaux, matériel, budget de fonctionnement).
Mais lorsque ce même État affecte d'autorité un élève dans un établissement privé laïc, il ne verse que 120 000 FCFA au premier cycle et 140 000 FCFA au second cycle ! C'est une disparité de 1 à 4 ! Pourquoi un enfant ivoirien affecté dans le privé vaudrait-il quatre fois moins aux yeux de la puissance publique qu'un enfant affecté dans le public ? En sous-finançant ainsi les élèves qu'il nous confie, l'État fait peser une injustice directe sur les apprenants et transfère indûment sur les fondateurs privés la charge d'équilibrer un service public national.
Qu'en est-il de l'enseignement technique et professionnel, où le privé accueille plus de 80 % des effectifs nationaux ? Les forfaits de l'État sont-ils adaptés ?
Dans l'enseignement technique et professionnel, la situation confine au scandale. Pour les apprenants affectés dans nos filières techniques (CAP, BT, BAC Technique, filières industrielles et tertiaires), l'État ne verse que 175 000 FCFA par an et par apprenant. C'est un montant complètement dérisoire et totalement déconnecté de la réalité !
Former un technicien supérieur, un électromécanicien, un spécialiste du génie civil, de la maintenance industrielle ou du numérique n'a rien à voir avec l'enseignement général théorique. Cela exige :
• Des ateliers spécialisés équipés de machines-outils modernes, d'automates programmables et de bancs d'essais conformes aux normes de sécurité industrielle ;
• Des matières d'œuvre consommables en quantité permanente (métaux, composants électroniques, câblages, bois, réactifs chimiques, fluides) détruites lors des travaux pratiques ;
• Des licences logicielles professionnelles extrêmement coûteuses (CAO/DAO, programmation, gestion) ;
• Des formateurs et ingénieurs technologues hautement qualifiés qu'il faut rémunérer aux standards du marché pour éviter leur fuite vers l'industrie privée.
Le coût de revient réel pour former décemment un apprenant technique se situe entre 650 000 et 850 000 FCFA par an (dans les lycées techniques publics, l'État dépense plus de 920 000 FCFA par tête). Donner 175 000 FCFA à une école technique privée et lui demander de produire les compétences nécessaires à l'industrialisation de la Côte d'Ivoire relève de l'illusion pure. Si l'État veut une jeunesse qualifiée et insérable, il doit impérativement réévaluer d'urgence cette allocation dérisoire.
Quelles sont les conséquences directes de cette obsolescence tarifaire sur la gestion quotidienne des établissements et sur la condition des enseignants ?
Cette obsolescence génère un déficit d'exploitation structurel permanent. Elle limite notre capacité à surpayer nos enseignants, à investir dans des laboratoires scientifiques modernes ou à renouveler les parcs informatiques.
Lorsque certains observateurs s'étonnent des tensions sur les salaires pendant les vacances scolaires, ils feignent d'ignorer que le forfait annuel versé par l'État couvre à peine 5 à 6 mois de charges réelles ! Les fondateurs sont contraints à des acrobaties de trésorerie permanentes pour boucler les budgets des 12 mois de l'année. Malgré cette précarité imposée, nous maintenons les cours et assurons l'encadrement.
Au-delà du montant, vous mettez l'accent sur les délais de paiement de l'État. En quoi créent-ils un véritable 'effet ciseau' avec les obligations CNPS et fiscales ?
C'est le cœur de notre calvaire financier. Le privé laïc délivre le service éducatif en temps réel chaque matin à 7h30, mais l'État nous règle avec des retards chroniques de 6, 9 voire 12 mois. Les mandats traînent dans les circuits administratifs du Trésor et des ministères, et les arriérés cumulés atteignent des dizaines de milliards de FCFA à l'échelle nationale.
Mais pendant que l'État nous fait attendre ses paiements, les autres administrations publiques n'accordent aucun répit aux écoles :
• Rigidité Sociale (CNPS) : Les cotisations sociales sont exigibles au plus tard le 15 de chaque mois. En cas de retard dû au non-paiement de l'État, la CNPS applique automatiquement une pénalité immédiate de 10 %, assortie d'une majoration de 1 % par mois de retard supplémentaire, suivie de procédures de recouvrement forcé et de menaces de fermeture.
• Pression Fiscale (DGI) : L'administration fiscale exige le versement régulier des impôts sur traitements et salaires (ITS) et des taxes assimilées, allant jusqu'à émettre des Avis à Tiers Détenteur (ATD) qui bloquent les comptes bancaires des établissements.
• Exigences Bancaires : Pour verser les salaires à temps, les fondateurs contractent des découverts et facilités de caisse auprès des banques commerciales avec des taux d'intérêt débiteurs de 12 % à 15 %, aggravant le déficit.
Quelle est la position de la FENEPLACI concernant la déclaration des enseignants à la CNPS et la formalisation du personnel ?
Soyons parfaitement clairs : la FENEPLACI est résolument favorable à 100 % à la protection sociale et à la déclaration de tous les travailleurs à la CNPS. Nos enseignants méritent une couverture sociale complète, une retraite décente et l'accès aux allocations familiales. Mais il faut une cohérence d'État ! On ne peut pas d'un côté retenir l'argent des écoles au Trésor public, et de l'autre envoyer des huissiers de la CNPS pour saisir les comptes de ces mêmes écoles.
Nous plaidons pour la mise en place d'un mécanisme de compensation directe ou de moratoire concerté : tant que l'État n'a pas apuré les frais d'écolage dus à un établissement, cet établissement ne doit pas être pénalisé pour des décalages de trésorerie qui lui sont imposés par la puissance publique.
On entend parfois dire que le secteur privé manque de régulation ou abrite des structures clandestines. La FENEPLACI a-t-elle peur des contrôles ?
Bien au contraire ! La FENEPLACI est la première à réclamer une régulation rigoureuse et intransigeante. Ce que nous dénonçons, c'est l'amalgame permanent entre les établissements sérieux, légalement autorisés et conformes aux cahiers des charges, et certaines officines clandestines qui prospèrent dans l'illégalité sans être inquiétées.
Nous demandons à la tutelle ministérielle d'assainir le secteur en fermant résolument les structures hors-la-loi, et en valorisant les écoles citoyennes qui respectent les normes pédagogiques et architecturales. La régulation ne doit pas être un instrument de harcèlement des établissements en règle, mais un gage de qualité pour les parents et les apprenants.
Sur le plan pédagogique, quels sont les résultats concrets de vos établissements aux examens nationaux à grand tirage (CEPE, BEPC, BAC) ?
Malgré toutes les difficultés financières, l'enseignement privé laïc est un pourvoyeur majeur d'excellence académique. Chaque année, les statistiques officielles du Ministère de l'Éducation Nationale et de l'Alphabétisation (MENA) révèlent que de très nombreux collèges et lycées privés laïcs trustent les premières places nationales et régionales avec des taux de réussite au BAC et au BEPC dépassant 70 %, 80 % et parfois 95 %, là où les moyennes nationales se situent autour de 30 % à 40 %.
Cette performance prouve que la rigueur de l'encadrement, la discipline, le suivi individualisé des élèves et le dévouement de nos enseignants portent des fruits tangibles. Le secteur privé laïc ne se contente pas de 'garder' des enfants : il forme l'élite intellectuelle, technique et scientifique de la Côte d'Ivoire de demain.
Quelles sont les initiatives concrètes engagées par la FENEPLACI pour professionnaliser le secteur et garantir l'excellence des établissements ?
Nous avons fait de la professionnalisation et de la gouvernance éthique notre cheval de bataille. Au-delà des revendications, la FENEPLACI agit concrètement à travers trois initiatives structurantes majeures :
• La création et le déploiement du « Label Qualité FENEPLACI » : C'est une démarche d'auto-régulation et de certification pionnière. Nous avons élaboré un référentiel normatif exigeant et une charte qualité articulée autour de 6 piliers rigoureux : (1) qualification académique et déclaration sociale intégrale des enseignants à la CNPS, (2) conformité et sécurité des infrastructures scolaires et sanitaires, (3) respect strict des volumes horaires et programmes officiels du MENA, (4) gouvernance administrative et transparence financière, (5) équipement moderne des bibliothèques, laboratoires scientifiques et ateliers techniques, (6) dispositif d'écoute, de discipline et de suivi individualisé de l'élève. Ce label permet de distinguer clairement les établissements d'excellence et constitue une boussole de confiance inestimable pour les parents et le Ministère.
• Le partenariat académique stratégique avec l’École Normale Supérieure (ENS) d'Abidjan : Une convention de haut niveau permet d'assurer la formation continue certifiante, le renforcement des compétences didactiques et méthodologiques de nos professeurs et la formation au management des personnels de direction et d'encadrement.
• Le déploiement de la transition numérique : Généralisation de logiciels de gestion scolaire intégrée, cahiers de textes numériques, plateformes d'e-learning et suivi en temps réel des notes et de l'assiduité pour aligner nos collèges et lycées sur les meilleurs standards internationaux.
Pour sortir durablement de cette crise structurelle, quelles sont les doléances majeures et urgentes que la FENEPLACI soumet au Gouvernement ?
Nos doléances sont réalistes, chiffrées et dictées par l'intérêt supérieur de l'école ivoirienne. Nous demandons une réfonte globale autour de 5 priorités :
· Revalorisation urgente des frais d'affectation (Général et Technique) : Porter le forfait annuel du 1er cycle général de 120 000 à 250 000 FCFA, du 2nd cycle de 140 000 à 300 000 FCFA, et du Technique/Professionnel de 175 000 à 450 000 FCFA minimum afin de couvrir les coûts d'ateliers et matières d'œuvre.
· Calendrier strict et apurement des arriérés d'écolage : Paiement des mandats publics en trois tranches prévisibles (octobre, janvier, avril) afin de garantir la fluidité des trésoreries et le versement régulier des salaires des enseignants.
· Cadre de compensation et moratoire fiscal / social : Suspension automatique des pénalités CNPS et des ATD fiscaux en cas de retard de mandatement public constaté, avec mise en place d'une compensation directe interinstitutionnelle État-CNPS-DGI.
· Régulation assainissante, lutte contre la clandestinité et soutien au Label Qualité :
Fermeture effective des établissements pirates non agréés, reconnaissance officielle et valorisation des écoles privées laïques engagées dans la démarche du « Label Qualité FENEPLACI ».
· Fonds d'appui à la modernisation technique et à la formation :
Accès préférentiel aux financements d'équipements technologiques et subventions d'État pour la formation pédagogique continue à l'ENS d'Abidjan
Quel est votre message final à l'attention des autorités étatiques, des parents d'élèves et de l'opinion publique ivoirienne ?
L’éducation de nos enfants est la richesse la plus précieuse de la Côte d'Ivoire. Reconnaître le rôle déterminant de l'enseignement privé laïc et mettre fin à l'injustice de traitement des élèves affectés n'est pas faire une faveur corporatiste : c'est sécuriser l'avenir éducatif et professionnel de plus de la moitié de la jeunesse ivoirienne. Nous demandons un dialogue franc, constructif et au plus haut niveau avec l'État pour bâtir un nouveau pacte éducatif républicain. Avec des règles claires, des financements actualisés et une régulation juste, l'enseignement privé laïc continuera de hisser l'école ivoirienne vers les sommets de l'excellence, de la qualification professionnelle et de la cohésion nationale.
Réalisée par Jean-Philippe Okann