8-10-2026-Afrique Univers Maurice Sawadogo est le président du Conseil d’administration (PCA) de l’interprofession de la filière aquacole (InterAqua). Il a séjourné récemment à l’Ouest de la Côte d’Ivoire, dans le cadre une tournée nationale. Dans cette interview, il aborde les obstacles à la relance de la filière aquatique à l’Ouest et les difficultés pour assurer une couverture nationale en poissons.
Vous venez d’effectuer une tournée à l’Ouest. Peut-on connaître les différentes étapes qui ont marqué cette tournée et les objectifs essentiels de cette mission ?
C’est vrai que, depuis mon installation, je n’avais pas encore entamé de véritable tournée. Le bureau a donc décidé que je parte visiter l’Ouest. Du 12 au 15 août, nous avons entamé une tournée à Guiglo. Nous y sommes partis parce que les acteurs n’étaient pas suffisamment organisés. Il fallait mettre en place des coopératives et une union de coopératives. Nous leur avons expliqué que toute activité qui veut bien fonctionner doit avoir une bonne organisation. C’est à partir des organisations que l’interprofession prend ses assises pour pouvoir avancer.
Nous sommes donc allés leur parler des ressources halieutiques, particulièrement du secteur aquacole, et leur demander de ne pas se décourager, de mettre la crise civilo-militaire derrière eux. Avec le président Alassane Ouattara et le ministre Sidi Touré, beaucoup a été fait pour permettre à notre secteur d’avoir cette reconnaissance.
Nous sommes donc allés leur dire qu’il existe désormais une organisation reconnue par l’État et qu’à la base, il faut avoir des organisations fortes. Il fallait donc mettre en place leur union régionale.
Quels sont les principaux problèmes que vous avez relevés sur le terrain ?
Nous sommes allés sur les sites et le principal problème à Guiglo est l’approvisionnement en alevin. Les producteurs partent de Guiglo pour aller chercher des alevins à Daloa, Yamoussoukro, Toumodi et parfois même à Ébimpé.
Nous avons trouvé que cela coûtait trop cher. Le transport des alevins est onéreux et comporte également des risques de pertes. Nous sommes donc en train de voir comment transformer certains sites en unités de production d’alevins.
Les producteurs nous ont également parlé de la cherté de l’aliment. Ils doivent parcourir de longues distances pour s’approvisionner, ce qui augmente encore les coûts. Cela signifie que le coût de production du poisson est élevé dans cette zone.
Qu’en est-il des autres localités visitées ?
À Duékoué, l’union existait déjà, mais il fallait avoir une séance de travail avec les acteurs. Tout s’est bien passé à Duékoué. Nous leur avons demandé de se mettre ensemble et de ne pas toujours attendre les projets. Il faut montrer aux partenaires qu’ils ont envie de travailler. Deux ou trois personnes peuvent se mettre ensemble sur un site, acheter des poissons, mettre en place une petite activité et commencer.
Lorsqu’on voit que les choses sont déjà engagées et que les acteurs ont pris leur envol, il devient plus facile pour les projets de les accompagner. Nous allons également faire en sorte de porter leur voix auprès du ministère. Là-bas aussi, nous avons constaté les mêmes problèmes, notamment la cherté de l’aliment, le manque d’élevage et l’insuffisance d’encadrement. Mais nous allons trouver une suite favorable à toutes ces préoccupations.
Qu’est-ce qui est ressorti de la réunion avec les acteurs ?
Je leur ai dit une chose. Aujourd’hui, pour pouvoir appuyer les acteurs, il faut d’abord savoir combien ils sont dans chaque région. Si on ne connaît pas le nombre d’acteurs, il est difficile de mettre en place un accompagnement efficace.
Nous allons donc leur envoyer des tablettes, parce que tout se fait désormais avec le numérique. Nous allons recenser les acteurs, recueillir leurs données et les géolocaliser. Lorsque nous aurons les fichiers de chaque région, de chaque département et de chaque sous-préfecture, nous pourrons mieux orienter les projets vers les bénéficiaires.
Nous sommes allés aussi à Man. Le constat est pratiquement le même. Les fermes sont abandonnées du fait de la crise. Nous leur avons demandé de les nettoyer et de remettre de l’eau dans les bassins. Là encore, nous avons constaté le problème de la cherté de l’aliment. Beaucoup d’exploitations sont abandonnées et tout est à refaire.
Nous leur avons dit que personne ne pourra travailler à leur place. Le poisson est une denrée rare, parce que nous importons énormément de poissons en Côte d’Ivoire. Nous importons plus de 800 000 tonnes de poissons, pour une valeur de plus de 500 milliards FCFA.
Chaque année, la Côte d’Ivoire fait sortir énormément de ressources pour aller chercher de la nourriture, alors que nous avons la qualité de l’eau, la main-d’œuvre et des bas-fonds favorables à la production de poissons.
Qu’est-ce qui explique la cherté des intrants ?
Le transport est l’un des principaux facteurs. D’Abidjan à Man, c’est environ 600 kilomètres. Le transport coûte cher et l’aliment coûte également cher à Abidjan. Aujourd’hui, tout le monde utilise de l’aliment importé flottant. Tout cela coûte cher, parce que c’est taxé. Les taxes sont élevées. Nous avons notamment une taxation de 18 %.
Nous avons également les droits de douane, ce qui est normal, mais nous allons demander à l’État de réduire ces charges afin de permettre à la production de poissons de progresser dans les différentes zones de Côte d’Ivoire.
Ce sont des préoccupations que nous avons relevées et que nous allons soumettre au ministre afin qu’il porte notre voix auprès des autorités. Nous allons également solliciter le Président de la République pour qu’une réduction des taxes soit envisagée, comme cela a été fait dans le secteur de la volaille.
Quelle sera la prochaine étape de votre tournée ?
La prochaine étape sera Bouaflé, dans la Marahoué. Nous irons ensuite dans le Haut-Sassandra, à Daloa, dans la Nawa, à Soubré, et dans le Bas-Sassandra, à San Pedro.
Le message sera-t-il le même ?
Nous allons parcourir toutes les régions de la Côte d’Ivoire pour leur dire qu’il n’y a plus suffisamment de forêt et qu’il n’y a plus suffisamment de gibier. Ce qui peut nous permettre de nourrir toute la population ivoirienne, c’est notamment le poisson à cycle court. En cinq mois, nous pouvons avoir deux poissons pour un kilogramme. Ces deux poissons peuvent être vendus à 2 500 FCFA. Si les intrants diminuent, nous pouvons même ramener le prix de vente à 2 000 FCFA, pourquoi pas à 1 800 FCFA.
Pourquoi le poisson reste-t-il aussi cher sur le marché ?
Le poisson coûte cher parce que tout ce qui concerne les intrants et le matériel de production est taxé. Tout ce que nous utilisons pour produire du poisson est en grande partie importé et soumis à des taxes. Cela ne nous permet pas d’avoir un bon coût de production.
La Côte d’Ivoire importe pourtant d’importantes quantités de poissons. Le pays dispose-t-il d’infrastructures nécessaires pour parvenir à l’autosuffisance en poissons ?
Oui, la Côte d’Ivoire a tous les atouts. C’est d’ailleurs pourquoi l’État a reconnu notre interprofession. D’un point de vue géographique, la Côte d’Ivoire est située en Afrique de l’Ouest où il y a une abondance d’eau. Nous avons suffisamment de ressources hydriques et une bonne qualité de l’eau. Nous avons également des jeunes qui peuvent produire et des femmes qui peuvent commercialiser. Nous avons aussi des hommes qualifiés et des cadres qui se sont investis, qui ont fait des études de haut niveau et qui peuvent nous encadrer afin d’obtenir de bons résultats.
Aujourd’hui, quoi qu’on dise, il y a la volonté politique de l’État de Côte d’Ivoire de nous accompagner pour produire. Nous ne pouvons donc pas nous arrêter en si bon chemin et laisser les importations envahir nos marchés.
En termes de ressources humaines, existe-il une réelle mobilisation, notamment de la jeunesse, autour de l’aquaculture ?
Oui, nous avons suffisamment de monde. Nous sommes aujourd’hui environ 4 200 acteurs. Il y a plus de 5 000 jeunes qui frappent à notre porte tous les jours. Nous avons également des femmes qui sont en attente pour commercialiser le poisson.
La main-d’œuvre est là, les jeunes sont là. Tout est réuni pour produire du poisson de qualité en Côte d’Ivoire et satisfaire les 32 millions d’habitants, en quantité comme en qualité.
Quelles sont les conditions pour entreprendre cette activité ?
Je dis aux jeunes que ce n’est pas facile. Pour se lancer dans cette activité, il faut se former. La formation existe, les écoles et les écoles professionnelles sont là. Il faut donc se former avant de se lancer dans la production de poissons marchands. Cela dit, je voudrais dire à la jeunesse que ce n’est pas facile.
Il faut éviter de prendre son argent et se lancer directement sans formation, car on risque d’échouer.
Est-elle rentable ?
S’ils sont bien formés et utilisent correctement les aliments mis à leur disposition, ils peuvent produire rapidement. Avec certaines techniques, en trois mois, ils peuvent obtenir des poissons de 500 grammes, voire davantage. En cinq mois, ils peuvent également produire des poissons de 500 grammes.
C’est une activité à cycle court. Il est plus facile d’obtenir des revenus rapidement que de se lancer dans des activités pérennes qui, avec les effets du changement climatique, nécessitent parfois cinq (5), huit (8) ans ou plus avant de produire, comme le caoutchouc, le cacao ou le palmier à huile. Si c’est bien valorisé, cette activité peut leur permettre de commencer à gagner de l’argent en quatre ou cinq mois. C’est donc un secteur rentable et qui peut nourrir son homme.
Quelle est le volume de la production nationale de poisson d’élevage ?
La production nationale est de 12 500 tonnes.
Peut-on savoir les principales espèces produites en Côte d’Ivoire ?
Nous avons le tilapia, le silure, la carpe et le mâchoiron.
De toutes ces espèces, quelle est la plus produite ?
Le Tilapia représente environ 90 % de la production nationale.
Qu’est-ce qui explique cette domination du Tilapia ?
Tout simplement parce qu’il est plus facile d’obtenir les alevins de Tilapia. Depuis un moment, nous nous sommes lancés dans la production d’alevins de silure.
Il faut souligner que la recherche est également en train de nous aider à produire d’autres espèces. Dans le département de Jacqueville par exemple, des acteurs travaillent sur la production du mâchoiron commun.
L’orpaillage illégal ne constitue-t-il pas un frein à la production aquacole, avec les conséquences que l’on observe sur certains cours d’eau ?
C’est un réel défi, mais qui n’est pas directement lié à notre niveau. C’est l’État qui a inscrit l’aquaculture comme une activité prioritaire. C’est donc lui, en tant qu’autorité, et disposant de la force publique, qui doit tout faire pour éviter que nos eaux soient dégradées.
Ce que nous sommes en train de faire profite à tous les Ivoiriens. Je ne vois pas un Ivoirien qui ne mange pas de poisson pendant une journée entière à la maison.
Il est préférable de développer une activité qui peut profiter à tout le monde plutôt que de laisser des personnes passer par des frontières poreuses pour venir faire n’importe quoi sur nos terres.
{Nous demandons à nos parents de ne pas céder et de ne pas mettre leurs parcelles à la disposition de ces personnes}. Nous ne savons pas toujours à quelles fins elles les utilisent. Cela peut contribuer à salir et à détruire la nature.
Cette activité ne contribue-t-elle pas à dégrader l’environnement ?
Nous ne détruisons pas la nature et nous ne détruisons pas la forêt. Nous utilisons de petites superficies pour faire de la production intensive. Aujourd’hui, nous sommes en train de passer de l’extensif à l’intensif.
Cela nous permet, sur une petite surface, de produire suffisamment de poissons et d’éviter que nos jeunes traversent les océans en pensant que tout se trouve de l’autre côté de la mer.
Réalisée par Ange Kouamé