23-9-2026-Afrique Univers Dans la région du N’Zi, l'orpaillage clandestin continue de gagner du terrain, avec des conséquences préoccupantes sur l'environnement, les terres agricoles et la vie des populations. De nombreux villages sont aujourd'hui confrontés à ce phénomène, qui s'accompagne de la dégradation des sols, de la pollution des cours d'eau et parfois de conflits entre exploitants clandestins et communautés locales.
Quelle est l'ampleur de l'orpaillage clandestin dans cette localité et surtout, quelles actions sont envisagées pour y mettre fin ? Dans ce numéro d'entrevue, Frédérick Konaté, correspondant régional de la Radio de la paix dans le N’Zi reçoit Koffi N'Guessan Lataille, président du Conseil régional du N’Zi, pour parler de la lutte contre l'orpaillage clandestin et ses conséquences dans la région du N’Zi.
Monsieur le Président, quelle est aujourd'hui la situation de l'orpaillage clandestin à Didakayabo ?
Merci beaucoup. Alors, pour répondre à votre question, je voulais tout simplement dire qu’on ne fait l'orpaillage que là où il y a de l'or. Et dans le processus de l'immigration de du centre de la Côte d'Ivoire, le principal objectif de certaines populations c'était de d'aller sur les sites où ils pouvaient trouver de l'or pour payer l'impôt de capitation. Et donc notre zone était une zone aurifère et donc nos parents sont venus s'installer ici. Il y a eu l'orpaillage à l'époque coloniale.
Après l'indépendance, cette activité a été suspendue. Avec la paupérisation tout récemment, dans les années 2020, nous avons constaté la reprise de cette activité. En ce qui concerne mon village, effectivement, il y a l'orpaillage ici. Mais il faut dire que ce sont des activités qui s'exercent à travers les propriétaires terriens. Au départ, le village avait voulu encadrer cette activité. Mais quand l'État a demandé de mettre fin à l'orpaillage clandestin, nous nous sommes réunis et on a demandé aux parents d'arrêter.
Malheureusement, notamment certains propriétaires terriens ont permis aux orpailleurs de coloniser des sites et comme l'oisiveté est source de beaucoup de choses, les jeunes gens en ayant creusé un jour, ils arrivent à avoir un peu d'argent sur eux, alors ils ont commencé à abandonner leurs activités de travaux champêtres pour privilégier l'orpaillage clandestin. Il faut dire que dans le village, c'est des grands sites où les parents exercent leurs activités d'exploitation agricole et on peut dénombrer trois grands sites.
Quelles sont les conséquences de cette activité sur les terres agricoles, les cours d'eau et les populations de Didakayabo ?
Avant de répondre à votre question, il faut dire que depuis 2018, quand j'ai été élu, j'ai demandé à la commission chargée de l'activité agricole et de l'environnement de mener une réflexion pour voir les conséquences de cette activité au niveau de l'environnement, au niveau des terres, au niveau de la faune et autre. Et cette commission a fait un rapport. Et déjà en 2018, nous a prévenu que si rien n'est fait, l'eau du N'Zi qui est utilisée par nos parents pour s'abreuver et aussi pour faire les travaux ménagers, cette eau-là va être polluée. Et malheureusement aujourd'hui, les sites qui sont riverains du N'Zi ont commencé à polluer cette eau. Et donc, elle ne peut plus être utilisée pour être bue, ni pour faire les travaux ménagers. Et même qu'à Dimbokro, où il y a une réserve qui est prélevée sur l'eau du N'Zi pour alimenter le château d'eau, je crois qu'aujourd'hui nous vivons une régulation de l'eau à Dimbokro, parce qu'il semble que cette réserve-là est bouchée par la boue produite par les orpailleurs. Et donc les impacts sont nombreux.
Les terres sont détruites, donc ne peuvent plus être exploitées pour les activités agricoles. Et nos parents qui vont à la chasse ne peuvent plus y aller parce que la nuit, si vous allez, vous allez tomber dans ces trous. Et au niveau de l'environnement, vous voyez que la faune, la flore, tout ça c'est détruit, parce que quand on fait l'activité, toutes les composantes de la biodiversité au niveau de l'écosystème, tous ces composants sont détruits. Et donc les conséquences sont énormes.
Comme nous, nos parents ne sont pas spécialisés dans cette activité, le président de la mutuelle est là, quand nous sommes réunis ici, il a dit : « Bon, comme vous ne voulez pas arrêter et qu’il y a des jeunes du village qui s'y connaissent, alors que ces jeunes-là encadrent cette exploitation ». Les parents ont refusé parce qu’ils disent qu’avec les allogènes, ils ont un pouvoir mystique et qu’eux, quand ils vont, ils trouvent beaucoup plus d'or que quand nos jeunes frères sont devant.
Monsieur le Président, en tant que fils de Didakayabo président du Conseil Régional du N'ZI quel sentiment vous anime face à la présence de l'orpaillage clandestin dans votre village ?
J'avoue qu’ils sont là, j'ai honte. Et j'ai été clair au départ. Puisque moi j'ai fait la région de Séguéla, j'ai fait Kani, c'est moi qui ai ouvert le poste comptable de Kani de 1995 à 1996. Il y avait l'activité diamantifère dans la zone de Diarabana et je sais que ces activités-là entraînent beaucoup de problèmes.
Quelqu'un qui descend dans le trou, il ne peut pas être dans l'état normal que nous sommes, il va se droguer. Et comme ils ont quelques moyens, ils peuvent acheter facilement la drogue. Et aussi, les gens qui quittent leurs parents, leur environnement qui abandonnent leurs femmes, qui viennent, les prostituées vont venir s'installer. Quand les gens vont là-bas, ils vont prendre la maladie et les jeunes gens du village aussi, ils vont, ils prennent des maladies, ils viennent donner à leurs femmes.
On a été la boucle du cacao et qu'aujourd'hui, à cause de la pauvreté, on se fait exploiter. Quand on parle avec les propriétaires terriens, ils disent que c'est la terre de nos grands-parents. Et j'ai dit : « Mais si nos grands-parents dont vous parlez là, s'ils avaient détruit la terre comme vous le faites aujourd'hui, est-ce que vous en auriez pour dire aujourd'hui que vous êtes héritiers de terres que vous mettez à disposition des orpailleurs pour les détruire ? Mais vos petits-enfants vont vous sanctionner. »
J'ai installé des comités villageois de développement dans tous les villages. Partout où je suis passé, je leur ai dit que le Conseil Régional va initier des projets parce que la raison c'est qu’ils n'ont rien. Donc on va initier des projets pour permettre aux jeunes gens d'avoir sur quoi compter, être dans la vie. Ce matin on a parlé de ces projets, je crois que vous me donnerez l'occasion d'y revenir. Mais c'est ce que moi je peux faire. Mais comment vous pouvez comprendre que des gens, ce n’est pas leur terre et demandent aux orpailleurs d'aller coloniser ces terres-là ? Alors celui qui a sa terre n'est pas vigilant, le lendemain il va, tout est détruit. Ils ont détruit des plantations de d'hévéa, d'anacarde, et que sais-je encore ?
Parlant des responsabilités, selon vous, les véritables responsables de la persistance de l'orpaillage clandestin dans le N'Zi c'est qui ?
N'hésitons pas, ce sont les propriétaires terriens. On ne peut faire l'orpaillage que sur une terre. Le chef du village parfois n'a pas de terre. Il y a des gens qui ont des terres et c'est ceux-là qui mettent ces terres à disposition. Vous avez votre maison, si vous ne donnez pas la clé à quelqu'un, est-ce que quelqu'un peut y entrer ?
Non. Je l'ai dit à Monsieur le Préfet de région, j'ai dit : « Il faut qu'on sensibilise les propriétaires terriens parce que c'est eux qui disent au chef de village que ce sont les terres de leurs grands-parents. Et malheureusement, si à l'époque dans le passé, il y a des gens qui ont bénéficié des faveurs des propriétaires terriens qu’ils leur ont donné des parcelles pour faire de la production agricole, aujourd'hui leurs héritiers là vont arracher pour mettre à la disposition des orpailleurs, c'est aberrant. »
Quelles mesures peuvent être prises contre les personnes qui facilitent l'exploitation illégale d'or ?
Mais écoutez, l'État lui-même sait ces mesures. Je crois qu’il y a les propriétaires terriens, mais aussi ceux qui doivent appliquer les sanctions, la loi. Parce qu'en Côte d'Ivoire, le sous-sol appartient à l'État. L'exploitation superficielle se fait par des populations. C'est pourquoi quand l'État veut récupérer ses terres là pour faire une activité, il paie ce qu'on appelle la purge de droit coutumier sur les terres. Et donc, celui qui exploite le sous-sol, il est d'abord dans l'illégalité. Et donc, ceux qui mettent leurs terres à la disposition des gens pour en exploiter le sous-sol, ils sont dans l'illégalité.
Et je crois que quand on les prend, il faut qu’ils suivent toute la procédure pour qu'ils soient punis et qu'ils donnent l'exemple aux autres. Mais s'ils s'en vont que bon, le lendemain ils se retrouvent au village, mais écoutez, ceux qui sont chargés de venir les prendre, ils vont se décourager et puis ceux qui sont chargés de les juger, ils vont dire : « Mais de toute façon, si on fait des efforts, ça n'aboutira nulle part. » Donc je crois que c'est une chaîne de responsabilité, mais le départ de la responsabilité ce sont les propriétaires terriens. Voilà, parce que si eux ils disent que : « Ma terre là, je ne donne pas à quelqu'un pour faire de l'orpaillage », personne ne va les tuer pour ça. Et donc si l'orpaillage vient qu'il ne trouve pas de terre pour faire son activité, il va aller ailleurs.
Monsieur le Président, après la destruction des sites clandestins, qui doit assurer la réhabilitation des terres dégradées ?
Écoutez, si on prend ne serait-ce qu’un site, ce sont des hectares. Je ne vais même pas loin, quand vous passez par Boré Etienkro, après la plantation de teck à gauche, c'était une grande forêt. Mais là, c'est combien d'hectares ? Des dizaines d'hectares. C'est l'État seul qui peut planifier. Mais pour réhabiliter, il faut que l'activité cesse. Parce que si vous réhabilitez aujourd'hui et que le lendemain les gens viennent recreuser...
Il y a un séminaire qui a eu lieu à Yamoussoukro, je pense que l'État doit prendre une décision courageuse de suspendre toutes les exploitations artisanales et semi-industrielles. Il faut suspendre ces exploitations-là pendant un certain temps. Quand tout sera maîtrisé, alors on va revoir au cas par cas les exploitants, parce que les gens prétextent qu’ils s'en vont faire des exploitations semi-industrielles, et pourtant ils n'ont pas le matériel pour le faire. Et ils passent par les orpailleurs.
Quelqu'un m'a dit qu'à Boré, il y a des gens qui ont l'autorisation d'exploiter et la nuit les orpailleurs vont creuser, ils leur donnent les cailloux le matin et puis ils s'en vont traiter. C'est comme s'ils ont la couverture de ceux qui sont reconnus. Je crois que pour qu'on puisse faire un bon balayage de ce problème-là, il faut suspendre l'activité pendant un certain temps et puis maintenant quand on est sûr qu’il n'y a plus de d'illégalité, maintenant on va suivre l'activité de ceux qui ont décidé de faire l'orpaillage artisanal et semi-industriel, mais avec beaucoup d'encadrement de l'État.
En attendant la suspension de ces permis de ceux qui sont considérés comme les légaux, quel est le programme du Conseil Régional principalement pour restaurer les zones déjà touchées ?
Je n'ai pas dit de suspendre les permis d'exploiter que l'État a donné à ceux qui veulent faire l'orpaillage semi-industriel ou artisanal, j'ai dit de suspendre leur activité. Et puis le Conseil Régional du N’Zi est un démembrement de l'État. Les ressources dont nous disposons aujourd'hui, c'est pour assurer le développement.
Quand l'État va décider qu’aujourd’hui je maîtrise la situation et qu’il faut qu’on restaure les sites déjà détruits, l'État va mettre à la disposition des Conseils Régionaux des moyens pour le faire ou l'État peut décider que comme on n'a plus d'équipement, alors on va traiter cette affaire en centrale avec la supervision des présidents de Conseils Régionaux. Sinon, si un président de Conseil Régional vous dit aujourd'hui que « Moi je peux réhabiliter un site d'orpaillage », je crois qu'il fait de la politique. Vraiment, il faut être sérieux, c'est un problème très sérieux. Il faut que on dise la vérité, c'est l'État seul. Et pour que l'État décide, il faut qu'il soit sûr que quand il va réhabiliter, les gens ne vont plus venir détruire.
Est-ce que les opérations de destruction des sites sont-elles suffisantes ?
Bon, ce sont des actions pour décourager l'activité, mais ces actions-là ne sont pas des solutions définitives pour régler le problème de l'orpaillage. Une fois qu'on a détruit, il faut faire en sorte que les gens n'aient plus accès à ces sites et qu’ils n'aient plus les moyens, c'est-à-dire des terres pour exercer l'activité ailleurs. Donc, il faut vraiment une surveillance stricte de l'environnement dans tous les villages. Et donc responsabiliser les chefs de village, les présidents de mutuelle, les présidents de région, les forces régulières, le corps préfectoral, pour que chacun vraiment ait un objectif à atteindre.
Monsieur le Président, quelles sont les difficultés rencontrées par les services de l'État dans la lutte contre l'orpaillage clandestin dans le N'Zi ?
Quelles que soient les forces que vous allez faire venir, si la nuit les propriétaires terriens donnent l'autorisation aux gens d'aller exploiter, est-ce que on avance ? Quels que soient les moyens que l'État va dégager, il faut qu’à la base les gens coopèrent. Il faut qu'ils prennent conscience que notre pays est un pays à vocation agricole et que pour faire l'agriculture, il faut que on ait des terres qui soient propices à cela. Et que l'héritage de nos grands-parents là, on ne va pas brader cet héritage pour quelques miettes. Si cette prise de conscience là est faite à tous les niveaux, je pense que les décisions que l'État va prendre, il n'y aura pas de problème.
Monsieur le Président, nous tirons vers la fin de notre interview. Quel est le message que vous adressez aux orpailleurs clandestins encore présents à Didakayabo et dans les autres localités du N'Zi ?
Je dis à nos parents : chacun doit surveiller sa parcelle. Chacun doit être gardien de son patrimoine foncier. Si on a mis un comité de surveillance en place, si on apprend que les gens ont fait de l'exploitation sur ta terre, c'est que c'est toi qui as autorisé. Et donc tu en es responsable. Dans notre village il y a des amandes et on va te dénoncer auprès des forces régaliennes pour que tu ailles expliquer pourquoi tu te comportes comme ça et je pense que de cette façon-là les autres villages puisque chez nous au village on dit il faut casser le canari de ta maman d'abord avant d'aller casser les canaris dans la cuisine des autres. Mon village, on va être dur. De là, quand il n'aura plus d'activité d'orpaillage ici, quand je vais soutenir le combat dans les autres villages les gens n'auront pas à redire. Et donc, je suis convaincu que le baoulé a peur de la prison. Si, il y a une chose dont le baoulé a peur c'est la prison et la mort. Et si véritablement les gens voient que on a emprisonné deux ou trois personnes, vous allez voir que les choses vont cesser.
J'étais à l'étranger, j'ai été attaqué. Parce que dans la région du N'ZI, on cite trois villages, et c'est mon village qui est en tête. Alors que si on prend l'histoire de l'orpaillage, nous nous sommes venus après. 35% du territoire national est exploiter illégalement par les orpailleurs. En politique, il y a des gens qui veulent toujours détruire l'autre pour avancer. Dans la région du N'ZI on ne devrait même pas parler d'orpaillage parce que c'est la région du président de la république. Et si nous persistons, on va l'affaiblir. J'ai dit au préfet de région que je ferai tout ce qui est humainement possible dans cette lutte contre l'orpaillage illégal dans le N'Zi. Aujourd'hui il y a des familles qui sont divisées.
Merci à vous de m'avoir permis de parler de l'orpaillage illégal et j'avoue que j'ai mal au cœur quand je vois les terres détruites à Boré, j'ai mal au cœur quand je vais au champ et que je vois des parcelles qui étaient à l'époque utilisées pour produire de l'igname qui sont truffée de trous, j’avoue que j'ai mal au cœur.
Source Radio de la paix.
Réalisée par Frederick Konaté à Didakayabo